samedi 23 novembre 2013

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L’encombrant Monsieur Mehta

Anobli par Albert II en 2006, Dilip Mehta sert à la Belgique d’«ambassadeur économique» en Inde. (Photo: Belga)
Le diamantaire belge Dilip Mehta a créé en 1986 deux opaques fondations au Liechtenstein pour y loger sa fortune et celle de ses deux frères, selon des documents bancaires que Marianne s’est procurés. A l’instar de la plupart des diamantaires anversois, le patron de Rosy Blue jongle avec les offshores pour faire la nique au fisc. L’homme est néanmoins un habitué des missions princières et jouera un rôle clé lors de la prochaine mission en Inde fin novembre.

Marianne Belgique, 19 octobre 2013 (PDF)

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lundi 11 novembre 2013

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Triodos au cœur de la planète offshore


Via des investissements «exotiques» minoritaires, la banque Triodos se retrouve active dans des hauts lieux de la finance offshore. Cette présence au cœur du système brouille l’image de la banque éthique.

Marianne Belgique, 27 avril 2013 (PDF)

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Triodos aussi transite par les paradis fiscaux


Pour financer certains projets, Triodos a créé des structures offshore au Luxembourg et au Panama. La banque citoyenne a aussi investi 8,4 millions d’euros dans six fonds domiciliés aux îles Caïmans, au Delaware et à Maurice. Des placements éthiques et durables, vraiment?

Pour les uns, ce sera un choc. Pour les autres, une demi-surprise. On ne peut certes pas mettre Triodos dans le même panier que la Deutsche Bank (974 entités offshore), BNP Paribas (283), KBC (163), ING (27) ou Belfius (16), dont la «culture offshore» est bien plus ancrée. N’empêche, pour une banque qui calibre depuis des années sa communication en surfant sur l’éthique et le «durable», cela fait mauvais genre...

Depuis 2002, plus ou moins discrètement, la petite banque batave a recours, elle aussi, aux paradis fiscaux pour réaliser certains investissements. Marianne a identifié 13 fonds ou sociétés offshore enregistrés au Luxembourg, au Panama, au Delaware, aux îles Caïmans ou à Maurice, pilotés en tout ou en partie par Triodos, quand la banque n’y investit pas elle-même du capital (voir liste ci-dessous).

Sulfureux, ces territoires? Le Grand-Duché, les îles Caïmans et le Panama ont été épinglés en 2009 par l’OCDE sur sa liste grise des paradis fiscaux non-coopératifs – une liste aujourd’hui quasi vide... Outre qu'elles sont très prisées par les grandes fortunes mondiales pour leurs trusts, qui facilitent la fraude fiscale, les îles Caïmans constituent aussi un terrain de choix pour la criminalité financière et les coups tordus: il y a quelques années, un banquier suisse y a été mystérieusement retrouvé calciné dans son 4x4.

L’île Maurice? Qualifiée de «trou noir de la finance» par le juge français Renaud Van Ruymbeke en 2009, car «Maurice protège les titulaires de comptes bancaires et assure leur anonymat, même face à des investigations judiciaires». Idem au Delaware, paradis fiscal et terre d'opacité financière au cœur même des Etats-Unis, où Viktor Bout, le trafiquant d’armes russe surnommé le «marchand de mort» utilisait deux boites aux lettres anonymes pour ses trafics...

Au Luxembourg, qui a toujours bloqué toute initiative européenne d'échange automatique d'informations fiscales (avant d'annoncer un assouplissement il y a dix jours), Triodos a créé pas moins de six fonds d’investissement «durables» logés au sein de deux sociétés d’investissement à capital variable (sicav). Le Triodos Sustainable Bond Fund, par exemple, spécule sur le géant de l’intérim Adecco, le constructeur BMW, une usine grecque d’embouteillage de Coca-Cola, ou encore l’alcoolier Diageo (Johnnie Walker, Smirnoff, J&B...).

Ces fonds grand-ducaux ont en tout cas le vent en poupe: il y a quelques semaines, le Triodos Sustainable Pioneer Fund s’est vu décerner le prix La Libre Belgique-De Standaard du meilleur fonds d’investissement socialement responsable, et le Triodos Sustainable Mixed Fund celui du meilleur fonds «mixte modéré euro» attribué par la société Morningstar.

Investissement calamiteux

Au Panama, les choses sont plus troubles. Via son fonds Hivos-Triodos spécialisé dans le financement du microcrédit dans les pays en développement, Triodos a créé, avec d’autres, Banex International Capital Corp (BICC) en novembre 2008. Détenue à 12,1% par la banque éthique, cette coquille offshore a été créée pour détenir les titres de la banque Banex au Nicaragua. Objectif: étendre, via ce QG panaméen, les activités de cette banque à d’autres pays d’Amérique centrale, dont le Honduras. Le choix du Panama? Dicté par la «situation politique volatile du Nicaragua en 2008», selon Gera van Wijk, porte-parole de Triodos aux Pays-Bas...

Cet investissement s’est en tout cas révélé calamiteux: le gendarme bancaire du Nicaragua a sifflé la fin de la récré à l’été 2010 et a définitivement liquidé Banex en août 2012. «Banex a été en mesure de rembourser intégralement les dépôts de ses épargnants locaux», précise toutefois Gera van Wijk. Qui ajoute que ProÉxito, autre institution contrôlée depuis le Panama par BICC, «a également arrêté ses opérations, son portefeuille de prêts ayant été repris par une autre institution financière au Honduras». Quant à BICC, elle a été officiellement dissoute le 24 mars dernier.

A Maurice, au Delaware et aux îles Caïmans, c’est un peu différent. Là-bas, Triodos ne gère pas personnellement des fonds offshore, mais y place du capital. Six fonds en profitent. «Triodos détient une participation minoritaire dans tous ces fonds et n’est souvent même pas représentée au conseil d’administration, précise la porte-parole de la banque. Au total, la banque a investi 8,4 millions d’euros dans ces six fonds offshore.»

Que font ces structures? L’EcoEnterprises Fund II investit, depuis le Delaware, dans des PME en Amérique Latine «qui visent à sauvegarder la biodiversité». Le BRAC Africa Loan Fund, domicilié aux îles Caïmans, investit dans des institutions de microfinance en Afrique de l’Est. L’India Financial Inclusion Fund fait pareil en Inde. Pourquoi est-il enregistré à l’île Maurice plutôt qu’à Mumbai ou Calcutta? «A cause de restrictions dans la législation indienne relative à ce type de fonds, répond Gera van Wijk. En Inde, il faut qu’au moins 25 % du capital d’un fonds provienne d’investisseurs indiens. Un critère difficile à respecter. A Maurice, où le secteur des services financiers est très développé, ce quota n’existe pas.»

Aux Pays-Bas, siège central de Triodos, non plus. Même si ces activités offshore ne représentent qu'une petite fraction des investissements de Triodos, en recourant à ces territoires opaques et criminogènes, la banque éthique ne leur donne-t-elle pas de la légitimité? En y payant des taxes gouvernementales et en rémunérant des intermédiaires locaux qui y administrent les fonds, ne les renforce-t-elle pas économiquement?

David Leloup


Les 13 structures offshore gérées ou investies par Triodos

Îles Caïmans
BRAC Africa Loan Fund (2009)

Delaware
MFX Solutions LLC (2009)
EcoEnterprises Fund II (2012)

Maurice
Africap Microfinance Investment Company (2002)
India Financial Inclusion Fund (2008)
Leapfrog Financial Inclusion Fund (2008)

Luxembourg
Triodos Renewables Europe Fund (2006)
Triodos Sustainable Bond Fund (2007)
Triodos Sustainable Equity Fund (2007)
Triodos Microfinance Fund (2009)
Triodos Sustainable Mixed Fund (2010)
Triodos Sustainable Pioneer Fund (2010)

Panama
Banex International Capital Corp (2008-2013)


Une version courte de cette enquête (mentionnant 10 structures offshore au lieu de 13) est parue dans Marianne le samedi 20 avril 2013.

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dimanche 22 septembre 2013

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Fortis: des achats de subprimes accablants pour les ex-dirigeants

(c) Belga
En gardant le silence, en avril 2007, sur l’exposition de Fortis Banque aux subprimes, le responsable de la division Merchant Bank, Filip Dierckx (photo), a permis l’achat d’ABN Amro par Fortis Holding. Or la banque était déjà exposée aux subprimes à hauteur d’au moins 8,5 milliards de dollars, selon des documents judiciaires américains. L’attentisme du responsable des risques à l’époque, Karel De Boeck, qui a attendu près de cinq mois avant d’organiser une réunion sur les subprimes, aurait lui coûté au moins 3,4 milliards de dollars à la banque.

Des plaintes récemment déposées aux Etats-Unis contre onze grandes banques d’investissement qui ont vendu à Fortis Banque des titres contaminés aux subprimes rendent public, pour la première fois, le spectaculaire appétit de l’ex-première banque belge pour ces produits financiers à haut risque.

Elles révèlent comment la banque a investi plus de 10,6 milliards de dollars (environ 8 milliards d’euros) au cours de 578 acquisitions de titres réalisées entre le 10 décembre 2004 et le 31 octobre 2007. Elles dévoilent aussi que ces achats spéculatifs ont été effectués à 54,1% via quatre entités offshore domiciliées à Jersey, Dublin, Grand Cayman et au Delaware, échappant ainsi au contrôle d’un auditeur et d’un régulateur uniques, et bien sûr au fisc belge.

Les 10,6 milliards de dollars mentionnés dans les plaintes ne représenteraient que 38% de l’ensemble des crédits toxiques acquis par Fortis Banque. En effet, la valeur faciale de ce funeste portefeuille lors de sa cession à la «bad bank» Royal Park Investments en mai 2009 atteignait 20,5 milliards d’euros (27,9 milliards de dollars au taux de change de l’époque), selon les rapports annuels d’Ageas (ex-Fortis Holding).



Vendeurs
Actifs achetés par Fortis Banque ($)
JP Morgan
3 156 105 881
Bank of America
1 747 850 000
Royal Bank of Scotland
1 668 175 000
Morgan Stanley
706 379 000
Goldman Sachs
643 195 000
Deutsche Bank
575 214 100
Merrill Lynch
525 668 767
UBS
475 947 000
Citigroup
438 744 500
Credit Suisse
402 947 000
Barclays
302 378 000
TOTAL
10 642 604 248

Montants dépensés par Fortis Banque entre décembre 2004 et octobre 2007 pour acquérir des titres adossés à des crédits subprimes auprès de 11 grandes banques d’investissement.



Ces dépenses folles ont conduit Fortis Holding, l’actionnaire de Fortis Banque, à sa perte en septembre 2008. Ce qui a coûté à l’époque 9,4 milliards d’euros aux contribuables belges, lors du sauvetage de la banque. Tous ces achats de titres ont été réalisés par la division Merchant and Private Banking de Fortis Banque, alors dirigée par Filip Dierckx, l’actuel numéro deux de BNP Paribas Fortis et président de Febelfin, le lobby bancaire belge.

Comme le montre le graphique ci-dessous, lorsqu’en 2007 l’indice des prix des logements aux Etats-Unis poursuit, mois après mois, sa dégringolade, Fortis Banque continue d’acheter, à tour de bras, des titres adossés à des crédits hypothécaires subprimes. Ces achats explosent même à partir de février 2007, atteignant 807 millions de dollars contre 414 en janvier, avant d’atteindre le record absolu de 882 millions en avril. Les achats mensuels réalisés de février à juin 2007 sont en fait les cinq plus importants de tous ceux effectués par Fortis Banque depuis ses premières emplettes sur ce marché en décembre 2004: en cinq mois, Fortis dépense 3,5 milliards de dollars.



Investissements mensuels de Fortis Banque dans des titres exposés aux subprimes, entre décembre 2004 et octobre 2007 (bâtonnets bleus). Les cinq plus gros achats de titres ont lieu de février à juin 2007, alors que la bulle immobilière a déjà éclaté, comme le montre l’indice composite des prix des logements américains (courbe rouge) qui chute depuis juin 2006, après 15 années de croissance continue. (Cliquer sur l’image pour l'agrandir.)


Or c’est précisément durant ces mois décisifs que l’idée de racheter ABN Amro – qui sera fatale pour Fortis Holding et ses actionnaires – a mûri et s’est concrétisée. Le 12 avril 2007, lorsque Maurice Lippens et Jean-Paul Votron, respectivement président du conseil d’administration et CEO de Fortis Holding, scellent leur alliance avec la Royal Bank of Scotland et Santander pour racheter la banque néerlandaise, Fortis Banque est déjà exposée aux subprimes à hauteur d’au moins 8,5 milliards de dollars.

«Si j’avais su que ces 8,5 milliards de dollars ou davantage avaient été aussi risqués, et allaient valoir zéro pendant une certaine période de temps, il est évident que jamais nous n’aurions décidé d’acquérir ABN Amro», déclare à Marianne un membre influent du conseil d’administration de Fortis Holding à l’époque. Une affirmation qui témoigne d’un énorme problème de gouvernance: l’information sur les investissements colossaux de Fortis Banque dans les subprimes, et les risques y afférents, n’est donc pas remontée de Fortis Banque à Fortis Holding, son actionnaire à 99,93%.

Près de cinq mois de perdus

Au printemps 2007, cinq personnalités clés de Fortis Banque occupent aussi des positions stratégiques au sein de Fortis Holding. Deux d’entre elles étaient particulièrement bien informées des risques liés aux investissements dans les subprimes: Filip Dierckx et Karel De Boeck. Le premier parce qu’il dirigeait le département qui achetait ces milliards de titres à risque. Le second parce qu’il était le responsable des risques au sein de la banque et qu’il était revenu furieux d’un voyage effectué début février à New York où il avait pris conscience des risques considérables pris par l’équipe de Fortis qui achetait mais aussi fabriquait de tels titres.

Il faudra pourtant à Karel De Boeck près de cinq mois pour réunir, le 3 juillet, le Central Credit Committee de Fortis Banque sur le dossier «subprimes». Il y sera décidé que la banque ne se présentera plus sur le marché des CDO, ni comme fabricant, ni comme investisseur. Ce long délai entre la prise de conscience de Karel De Boeck et sa décision formelle a coûté très cher à la banque: entre le 12 février et le 3 juillet 2007, plus de 3,4 milliards de dollars ont été dépensés en titres toxiques.

Par ailleurs, les plaintes américaines révèlent que cette décision prise le 3 juillet 2007 a très vite été foulée aux pieds. Dès le 6 juillet, la succursale de Fortis Banque aux îles Caïmans achète pour plus de 20 millions de dollars de titres à risque à la Royal Bank of Scotland. Le 17 juillet, la filiale du Delaware Fortis Securities LLC acquiert des titres pour 12,6 millions de dollars auprès de la Bank of America. Les achats de titres toxiques se poursuivront ainsi jusqu’au 31 octobre, soit quatre mois après la «décision» de les arrêter. Total de l’ardoise post-3 juillet: 441,8 millions de dollars.

Une sous-estimation de deux milliards

Les plaintes suggèrent aussi qu’un communiqué de Fortis Holding, daté du 8 novembre 2007, serait un faux au sens judiciaire du terme. Il chiffre officiellement, pour la toute première fois, l’exposition de Fortis Banque aux subprimes: moins de 5,3 milliards d’euros. Or à cette date Fortis Banque avait déjà acquis pour 10,6 milliards de dollars d’actifs toxiques, soit 7,3 milliards d’euros selon le taux de change en vigueur à l’époque. Soit deux milliards de plus que ce que Fortis Banque a officiellement communiqué.

Si le premier bancassureur du royaume a fait naufrage à l’automne 2008, c’est parce qu’il a racheté ABN Amro un an plus tôt, sans en avoir les moyens, et qu’il avait investi des milliards dans des titres spéculatifs qui ont perdu toute valeur suite à l’éclatement de la bulle immobilière américaine à la mi-2006. Cette importante exposition aux subprimes amputera le bénéfice net de Fortis Holding de 3 milliards d’euros en 2007, et d’un milliard en 2008.

Karel De Boeck et Filip Dierckx n’ont pas donné suite aux demandes d’interviews de Marianne. Et BNP Paribas Fortis nous a fait savoir qu’«aucune interview ne sera donnée» sur ce dossier.

David Leloup

L’enquête de 12 pages en PDF parue dans Marianne le 31 août 2013


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samedi 6 juillet 2013

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Arnaud Lagardère placardise son «suicide médiatique»

«Allez, on chante, là!»: la maman de Jade Foret et belle-mère de «Nono» lui intime l’ordre d’entonner la Marseillaise lors d’un match au stade de France.
EXCLUSIF. L’homme d’affaires français Arnaud Lagardère a racheté, via sa filiale Lagardère Thématiques, les droits de diffusion en France du reportage «La belle, le milliardaire, et la discrète». Lors de sa première diffusion, en novembre 2012 sur la RTBF, ce long sujet intimiste a été qualifié de «suicide médiatique» pour l’homme d’affaires. Avec cet achat, Lagardère neutralise toute diffusion télé en France d’un reportage compromettant pour son image et celle de son empire médiatique.

Vous vous souvenez de «La belle, le milliardaire, et la discrète», ce reportage de Tout ça (ne nous rendra pas le Congo) sur l’idylle d’Arnaud Lagardère avec le top-model belge Jade Foret? Ces 43 minutes de surréalisme narquois qui ont fait un gros buzz en novembre dernier, où la maman de la belle infantilise l’industriel français en le rebaptisant «Nono» et en se moquant gentiment de lui? Où l’on découvre que l’homme d’affaires de 52 ans, à la tête d’un groupe de 27.000 salariés, est un peu complexé par sa petite taille et s’est fait tatouer sur le tibia un cœur transpercé d’une dague avec le nom de son amoureuse de 30 ans sa cadette? Qu’il chante faux et ne connaît pas les paroles de la Marseillaise? Qu’il rate la cuisson de ses steaks hachés et, quand il prépare un feu de cheminée, Jade lui lance: «T’as de belles petites fesses… Elles sont qu’à moi.»

A l’époque, les commentateurs avaient parlé de prestation «ridicule», de «cas sans précédent dans toute l'histoire du patronat français», de «suicide médiatique» et de «coup de massue pour les actionnaires de Lagardère»… La perspective d’une diffusion de ce programme en prime-time dans l’Hexagone était donc à éliminer au plus vite pour «Nono». C’est désormais chose faite.

MCM et trois chaînes «jeunesse»

Marianne Belgique est en mesure de révéler que les droits de diffusion de la saison 2012 de Tout ça – 18 sujets dont cette petite bombe, regroupés en sept émissions – ont récemment été acquis, pour la France, par… Lagardère Thématiques, filiale du groupe éponyme. Au placard donc, le suicide médiatique de «Nono»! Car à moins que le milliardaire ne soit particulièrement masochiste ou veuille s’afficher comme le nouveau roi de l’autodérision, on a vraiment du mal à imaginer que «La belle, le milliardaire, et la discrète» soit un jour diffusé par l’une de ses chaînes de télévision. D’autant qu’elles n’ont pas vraiment le profil pour ce genre de programme: le groupe possède une chaîne musicale (MCM) et trois chaînes «jeunesse»: Gulli (familiale), Canal J (pour les 7-14 ans) et TiJi (moins de 7 ans)…

Comment s’est opérée cette «mise sous cloche» d’un reportage sapant l’image de ce grand patron du CAC40? Tout simplement. L’émission Tout ça est produite par la RTBF, mais c’est une de ses filiales, la Sonuma, qui a pour mandat de commercialiser les programmes et archives de la chaîne publique belge. En novembre 2012, un distributeur parisien, NeweN Distribution, frappe à la porte de la Sonuma pour acquérir les droits de distribution mondiaux de la saison 2012 de l’émission.

Un «sous-marin» de Lagardère?

«Ils nous ont fait une proposition intéressante, en fonctionnant avec une commission de vente et une rétribution de la Sonuma sur le reste, avec un minimum garanti – c’est-à-dire une avance sur les recettes – très important par rapport à ce que nous aurions pu toucher si on avait commercialisé nous même la saison, se souvient François-Xavier Schlesser, responsable commercial à la Sonuma. Pour ce type d’épisodes d’une durée d’une heure, ils nous ont offert des montants qui correspondent plusieurs fois au coût de la valeur d’une diffusion sur la RTBF, ou sur un territoire comme la Belgique. C’était un très beau chiffre. Chaque épisode a été valorisé», poursuit le commercial, qui se refuse à nous communiquer le montant de la transaction.

Sur la toile, le buzz avait démarré dès le 6 novembre, une semaine avant la diffusion du sujet sur la RTBF. Selon nos informations, le deal entre NeweN et la Sonuma a été signé le 13 novembre 2012, la veille de la diffusion. Cette coïncidence de dates est-elle le signe que NeweN agissait en «sous-marin» pour Lagardère? Rien ne l’indique, et NeweN dément ce scénario: «Une fois que nous avons acquis les droits de distribution pour le monde entier, nous l’avons fait savoir à nos clients», explique Laetitia Recayte, directrice générale de NeweN. Tous ses clients ont été informés en même temps de cette opportunité d’achat, affirme-t-elle.

Vendu au plus offrant

Invoquant le secret commercial, Laetitia Recayte refuse de confirmer avoir vendu ces droits de diffusion au groupe Lagardère: «On ne se bousculait pas au portillon pour acquérir ces droits. Je peux juste vous dire que nous les avons vendus au plus offrant.» Une offre de France 3, partenaire historique de la RTBF pour la production et la diffusion de l’émission Strip-Tease (l’ancêtre de Tout ça), aurait été supplantée largement par l’offre de Lagardère.

NeweN aurait assuré la Sonuma que le programme a été acheté pour être diffusé. Mais en réalité, aucune garantie contractuelle n’existe sur ce plan, ce que la Sonuma confirme: «Malheureusement non. Mais j’espère que la série sera diffusée, et que NeweN a pris toutes les précautions pour s’en assurer», commente François-Xavier Schlesser, qui envisage à l’avenir d’ajouter une clause dans les contrats afin qu’en cas de non-diffusion d’un programme vendu, les auteurs soient rétribués par le distributeur pour compenser la perte financière liée à cette non-diffusion.

Aucune garantie de diffusion selon le contrat

Car la RTBF, qui a produit et réalisé la série, est également rétribuée (plus modestement) lors de chaque diffusion d’un programme vendu, rappelle-t-on à la Sonuma: «N’oubliez pas que ceux qui produisent des programmes touchent des droits lors de la vente des droits de diffusion, mais aussi lors de la diffusion même, au travers des filières droits d’auteur et autres. Pour un auteur, un producteur, la vente des droits n’est pas une fin en soi. L’objectif est que le programme soit vu.» Notamment pour que le robinet à euros coule une seconde fois.

Bref, une mise au placard par Lagardère de la saison 2012 de Tout ça serait synonyme de pertes de rentrées pour la RTBF et les réalisateurs des 18 reportages concernés. Laetitia Recayte confirme en effet que lorsque NeweN vend des droits de diffusion, cela n’implique «aucune garantie de diffusion». Le distributeur vend au plus offrant pour son client. Point.

Placard à durée indéterminée

Reste une question: combien de temps le reportage «La belle, le milliardaire, et la discrète» va-t-il rester bloqué dans un tiroir chez Lagardère? La durée d’exploitation des droits de diffusion d’un programme peut varier «de quelques semaines à quelques années», répond Laetitia Recayte en théorie. Et à expiration des droits, rien n’empêcherait Lagardère de les acheter à nouveau pour maintenir le verrou sur une diffusion hexagonale.

Sur la toile, le sujet n’est pas disponible sur Dailymotion, la plateforme française de partage de vidéos, mais bien sur YouTube. Où il n’a été vu que 6.500 fois. Bien moins que les centaines de milliers voire les millions de vues auxquelles il pourrait prétendre en cas de diffusion télé en prime-time en France.

Contacté, le groupe Lagardère n’a pas donné suite à nos questions.

David Leloup

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jeudi 4 juillet 2013

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Le Prince Bernard de Merode prête-nom au Panama


Descendant de Charles Quint, le prince Bernard de Merode côtoie le milieu du renseignement économique. Il apparaît comme prête-nom dans 13 offshores panaméennes, visiblement pour de grosses fortunes qu’il gère depuis le Luxembourg.

Par David Leloup et Quentin Noirfalisse

Marianne Belgique, 11 mai 2013 (PDF)

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mardi 2 juillet 2013

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Roland Duchâtelet: «Ça devient dangereux pour moi»


Crachats, jets d’œufs, voiture secouée… Des supporters du Standard hostiles à Roland Duchâtelet, le président du club, ont dérapé. Ils n’encaissent pas que l’homme d’affaires flamand décaisse 20 millions du club liégeois.

Marianne Belgique, 8 juin 2013 (PDF)

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samedi 18 mai 2013

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Les 18 panaméennes du prince Henri de Croÿ-Solre


Son procès en appel se tient à Bruxelles depuis le 15 avril. L’an dernier, le prince Henri de Croÿ-Solre a été condamné, au pénal, à trois ans de prison avec sursis pour une fraude fiscale estimée à 75 millions d’euros. Il a par ailleurs fait l’objet de poursuites au civil par l’Etat belge, auquel il doit rembourser 4,4 millions d’euros (solidairement avec deux autres condamnés pour fraude fiscale).

De quoi s’agit-il? D’un des serpents de mer de la lutte antifraude en Belgique: le système dit des sociétés de liquidités (cash companies). Ce montage fiscal visait à diminuer la base imposable d’une société en la vidant fictivement de ses richesses. Les faits remontent à 1995. Le prince est accusé d’avoir organisé un vaste réseau frauduleux en exploitant ce mécanisme de manière quasi industrielle. Pour l’Etat belge, c’est clair: il en est la «tête pensante» et le «bénéficiaire économique». La défense du prince, elle, parle plutôt d’une technique d’ingénierie fiscale permettant d’emprunter légalement la voie la moins imposée.

Ce précepte semble en tout cas inscrit dans l’ADN du prince: les documents panaméens obtenus par Marianne révèlent que Henri de Croÿ-Solre apparaît comme administrateur de pas moins de 18 sociétés offshores créées entre 1978 et 1994, dont 13 sont toujours vivantes, selon le Registre des sociétés. Dans l’une d’elles, Aquacalda Inc., créée en 1987, il apparaît avec son épouse Maria et son frère aîné Emmanuel. Ce dernier l’accompagne d’ailleurs dans 17 des 18 offshores identifiées.
A quoi servent ces coquilles panaméennes? Vraisemblablement aux activités de gestion de fortune des deux frères, Henri ayant été formé au métier de family office par la banque MeesPierson à Hong-Kong, et «aux techniques anglo-saxonnes de défiscalisation» par la filiale londonienne de la… Générale de Banque.
D.L. et Q.N.


Mise à jour:
Dans son arrêt rendu le 21 octobre 2013, la Cour d’appel de Bruxelles a déclaré irrecevables les poursuites à l’égard du prince Henri de Croÿ-Solre et des autres prévenus car les droits de la défense auraient été violés en cours d’instruction (vice de procédure). La Cour d’appel ne s’est donc pas prononcée sur la matérialité des faits reprochés. Cet arrêt, véritable gifle pour l’Etat belge, a fait l’objet d’un recours devant la Cour de cassation, qui, le 30 avril 2014, a cassé le jugement de la Cour d’appel de Bruxelles et ordonné un nouveau procès. Le dossier de Croÿ sera rejugé au fond devant la Cour d’appel de Liège.

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Des feux de l’Ommegang aux charmes discrets du Panama


Descendant de Charles Quint, le prince Bernard de Merode côtoie le milieu du renseignement. Il apparaît comme prête-nom dans 13 offshores panaméennes, visiblement pour de grosses fortunes qu’il gère depuis le Luxembourg.

49 secondes, à peine le temps de poser une question. En vain: «Vous inventez… Vous avez peut-être trouvé mon nom, mais de toute façon je n’ai pas l’intention de parler de ce genre de choses.» Et René Bardiaux de nous raccrocher au nez. Un appel aussi bref qu’éclairant par le malaise qu’il suscite. Dans nos documents, le nom de ce Linkebeekois apparaît pourtant bien en août 1992 comme trésorier d’une offshore au nom saugrenu: The Finest S.A. («Le plus beau S.A.», en français).

Le président du CA n’est autre qu’un avocat d’Ixelles, Jean-Jacques van den Corput, peu loquace sur cette panaméenne: «Je suis prête-nom dans ce truc-là, c’est tout. J’interviens là-dedans pour faire plaisir à un ami qui n’est pas le bénéficiaire économique des comptes gérés par cette société. Il exerce des activités tout à fait légales de gestion de patrimoine pour des gens qui, pour autant que je sache, ne sont pas Belges.» René Bardiaux? «Je ne connais pas cette personne.»

Maître van den Corput ne nous en dira pas plus. Après plus de 20 ans à la tête de cette coquille, il affirme ignorer dans quelles banques se trouvent les comptes de cette société, et qui en est le bénéficiaire final...

Une information qu’Arias, Fabrega & Fabrega, le cabinet d’avocats panaméen qui gère l’offshore semble également ignorer. En janvier 2013, il a démissionné de sa fonction d’agent résident en vertu d’une loi de février 2011 votée sous la pression des Etats-Unis et du G20. Une loi qui l’oblige à connaître le bénéficiaire économique d’une offshore afin de lutter contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme…

Un «family office» à Luxembourg

Dans The Finest, on ne retrouve pas seulement René Bardiaux et notre avocat ixellois. Le 20 novembre 2006, c’est au tour du prince Bernard de Merode d’apparaître comme administrateur et trésorier de la société. Tous les deux ans, ce membre des hautes sphères aristocratiques belges interprète l’empereur Charles Quint, son ancêtre, lors de l’Ommegang sur la Grand-Place de Bruxelles.

Quand il ne prépare pas cette reconstitution historique de la venue, en 1549, de Charles Quint à Bruxelles, Bernard de Merode, 64 ans, s’affaire dans le secteur de la finance. L’homme cultive une discrétion quasi absolue. Son diplôme de droit financier sous le bras, il travaille dans le secteur bancaire belge, avant de bifurquer vers Londres, où une grande banque suisse l’emploie pendant dix ans. En 1995, il pose ses valises au Luxembourg, afin d’y lancer TNN Trust and Management S.A., un family office, c’est-à-dire une sorte de petite banque privée qui gère la fortune de richissimes familles «en vue de constituer, préserver et transmettre efficacement leur patrimoine aux générations suivantes», comme l’explique TNN sur son site.

Dans ses bureaux luxembourgeois, de Merode compte parmi ses collègues Philippe de Patoul, un vieux briscard de la finance. Né en 1947, ce Belge a travaillé en Irlande avant d’émigrer au Luxembourg dans les années 1990. Virtuellement en tout cas, les deux hommes sont bien présents au Panama. Le prince de Merode apparaît comme administrateur dans 13 offshores, dont 11 encore actives selon le registre panaméen. Pour les deux plus récentes, Taratosa Inc. et Kayado S.A., créées en 2007, de Merode annonce être domicilié dans sa résidence londonienne du quartier huppé de Chelsea. Dans 11 offshores sur 13, il siège avec de Patoul. Si la création de ces sociétés s’étale de 1983 à 2007, de Merode n’y apparaît pour la plupart qu’en novembre 2006.

Dans cette valse panaméenne, un troisième acteur apparaît de façon récurrente aux côtés du duo Merode-Patoul: le Britannique Michael Morrice. Il accompagne le tandem aristocratique dans six panaméennes. Tantôt domicilié à Londres, tantôt à Dublin, Morrice, 68 ans, a occupé près de 300 sièges d’administrateur dans des offshores anglaises et irlandaises. Un palmarès alléchant qui le consolera sûrement de n’apparaître «que» dans neuf panaméennes sur treize…

Détournement de fonds européens

En 1998, Morrice et de Patoul sont cités dans l’«affaire Echo», un scandale de corruption et de détournements de fonds humanitaires européens via de faux contrats de sous-traitance avec la Commission, le tout orchestré par le Français Claude Perry. Dans la presse de l’époque, de Patoul est présenté comme un «homme clé» servant de relais à Dublin pour les montages financiers offshore de Perry.

De son côté, de Merode est aussi actif, depuis 2001, dans une société méconnue: Risk Analysis. Implantée en Angleterre mais bénéficiant d’un bureau à Luxembourg en charge du Benelux, Risk Analysis s’active dans le renseignement financier. La société est sortie de l’ombre en 2004 quand le gouvernement anglais de Tony Blair l’a engagée afin d’identifier une taupe qui avait fait fuiter des documents sensibles à la presse. Son tarif? 6.000 euros par jour, selon le Sunday Times. Risk Analysis effectue également de la due diligence, c’est-à-dire des enquêtes poussées sur la solvabilité et la réputation d’individus ou d’entreprises. Son fondateur, Christopher Davy est un ancien des services britanniques de renseignement intérieur, le fameux MI5, de même que son directeur exécutif Martin Flint.

Bien que Risk Analysis et TNN partagent la même adresse luxembourgeoise, a priori rien ne lierait les activités de renseignement du prince à sa présence dans 13 panaméennes. Les sociétés offshore les plus anciennes cacheraient-elles des fortunes qui furent gérées par de Patoul en Irlande, puis reprises par TNN au Luxembourg après sa création? Quant aux offshores récentes, dont deux ont été dissoutes en mai 2012 et avril 2013, sont-elles liées au family office? Ont-elles servi pour des investissements ou de l’optimisation fiscale de clients belges?

Marianne a tenté, à de nombreuses reprises, de joindre Bernard de Merode ces deux dernières semaines. Des messages ont été laissés à son attention. Jamais il ne nous a rappelés. Quant à Philippe de Patoul, il a immédiatement raccroché lorsque nous avons prononcé les mots «sociétés offshore». Depuis, son téléphone ne répond plus…
D.L. et Q.N.

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L’héritage perdu de Geert van Istendael?


Auguste Vanistendael, pilier du mouvement syndical chrétien, apparaît comme trésorier d’une mystérieuse offshore toujours vivante: J.A.M.E. International Inc. Amnésique à la fin de sa vie, aurait-il oublié de transmettre ce patrimoine à ses enfants?

Par David Leloup et Quentin Noirfalisse

Marianne Belgique, 11 mai 2013 (PDF)


Aujourd’hui, il serait surtout reconnu par les plus jeunes générations comme un mémorable «père de». C’est qu’Auguste Vanistendael (1917-2003), Ministre d’Etat, figure historique du syndicalisme et poète à ses heures, compte parmi ses quatre enfants un écrivain et essayiste flamand bien connu, auteur du Labyrinthe belge, et qui a choisi pour nom de plume son patronyme dans une version scindée et «anoblie»: Geert van Istendael.

Décédé il y a tout juste dix ans, Vanistendael père a mené une carrière longue et foisonnante au sein des syndicats chrétiens à l’échelle belge, dès les années 1930, puis internationale. On lui reconnaît un rôle dans l’élaboration de notre sécurité sociale, notamment lorsqu’il prit les rênes de la Centrale nationale des employés (CNE) peu avant la fin de la Seconde Guerre mondiale. En 1947, Vanistendael devient secrétaire-général adjoint de la Confédération internationale des syndicats chrétiens, avant d’en prendre la tête cinq ans plus tard. Très vite, il entame une vie aventureuse, aux quatre coins de la planète. En Amérique latine, le syndicaliste cherche à structurer les embryons de mouvements ouvriers catholiques qui fleurissent ça et là.

La vie de famille passe au second plan, entre un aller-retour vers Santiago de Chili ou Caracas, une contribution en tant qu’auditeur laïc au Concile Vatican II et une rencontre avec son ami le chancelier allemand Conrad Adenauer, dont il fut le conseiller. Vanistendael n’en gagne pas moins le respect de son fils Geert, qui rappelle que son père était parfois affectueusement appelé «Don Augusteo». «Il a répandu l’esprit syndical dans le monde entier, à une époque où l’on réfléchissait encore en termes de colonies, déclarait Geert en 2006 à un magazine européen. Il a voyagé avec un message peu habituel, donnant confiance aux gens alors que les Africains étaient considérés comme des demi-sauvages et les latino-américains comme des tire-laine moustachus, façon général Alcazar.»

Quelques années après la mort d’Auguste, Geert est parti en Amérique latine sur les traces de son père. Pour écrire un livre: Discussion avec mon dieu mort. «Il était opposé de façon virulente au communisme, mais aussi aux syndicats de la social-démocratie qui, là-bas, étaient vendus aux Etats-Unis et aux services secrets, nous raconte Geert van Istendael. Il cherchait une troisième voie, radicale mais démocratique, et apporta de l’argent et son expérience à ces petits syndicats chrétiens indépendants.»

Selon l’écrivain flamand, Auguste jouera un rôle actif dans l’élection du président chilien Eduardo Frei, le prédécesseur de Salvador Allende. Frei incarne bien cette troisième voie «radicale»: il s’opposera à la fois au socialiste Allende et au régime militaire de Pinochet, lequel l’empoisonnera en 1982. «Lors de la campagne électorale pour Frei en 1964, explique Geert van Istendael, une partie de l’argent venait des syndicats belges et hollandais, mais aussi des évêques allemands, car mon père avait établi d’excellentes relations avec l’Eglise de la République fédérale allemande.»

Outre Auguste Vanistendael, un autre Belge épaulait Frei dans sa campagne: le jésuite Roger Vekemans, décédé en 2007, et lui-même bon ami d’Auguste. Vekemans aurait pressé l’administration Kennedy pour qu’elle contribue financièrement à l’élection de Frei. La CIA aurait ainsi accordé, selon les sources, de 3 à 5 millions de dollars pour soutenir la campagne de Frei dans un contexte de Guerre froide visant à balayer la candidature «rouge» d’Allende.

Présent sur tous les fronts, Vanistendael sera l’un des premiers à s’engager dans l’aide au développement. Il achèvera son impressionnant parcours à la tête de l’association de bienfaisance Caritas Catholica, avant de prendre sa retraite en 1983. La même année, le très pieux roi Baudouin le nomme Ministre d’Etat.

Puis surgit un étrange «trou noir» dans cette vie si bien documentée. Le 2 octobre 1984, Auguste Vanistendael devient administrateur et trésorier d’une société panaméenne mystérieusement baptisée J.A.M.E. International Inc. A ses côtés au conseil d’administration, un certain Janusz Sleszynski, vice-président et secrétaire, et un notaire salvadorien, Alfonso Alvarez Geoffroy, président du CA, qui détient un «pouvoir général» sur l’offshore. Tous les trois déclarent habiter à Key Colony, confortable complexe d’appartements et d’espaces de loisir dans le village résidentiel de Key Biscayne, sur une île dorée au large de Miami…

Un domicile qui ne cadre guère avec le parcours d’Auguste Vanistendael, ni dans le style ni dans la géographie. Quant à l’offshore, son fils, qui a pourtant enquêté sur son père, compulsé des centaines d’archives et rencontré nombre de ses proches, affirme n’en avoir jamais entendu parler... «Mon père avait déjà 67 ans à l’époque, mais c’est vrai qu’il a voyagé jusqu’à un âge très avancé en Amérique latine. Cette société est intrigante, je vous le concède», commente Geert van Istendael, sans sembler très surpris.

Le notaire salvadorien? Inconnu de l’écrivain flamand. Et Marianne n’a pas pu le pister. Par contre, à l’évocation du nom de Janusz Sleszynski, Geert van Istendael est formel: oui, son père en a été l’ami proche. «Ils ont travaillé ensemble, Janusz était un citoyen américain descendant de la noblesse polonaise, me semble-t-il, mais qui avait son bureau à Genève.» Comme Vanistendael, Sleszynski a jonglé avec plusieurs vies. Né en 1917, à l’instar d’Auguste, il sera pilote dans l’armée de l’air polonaise durant l’invasion allemande, avant de s’échapper pour combattre aux côtés des Français. La guerre terminée, il se marie et file aux Etats-Unis pour y travailler dans l’import-export.

Dès les années 1950, Sleszynski va s’impliquer dans de nombreuses réunions fondatrices de la démocratie chrétienne internationale, partout à travers l’Europe et l’Amérique du Sud. C’est ainsi qu’il rencontre Vanistendael. En 1961, les deux hommes tentent même d’organiser une rencontre entre le président du parti chrétien-démocrate vénézuélien, Konrad Adenauer et John Kennedy. Mais ce projet avorte.

Sleszynski disparaîtra en 1985, sans avoir pu assister à la chute du communisme. C’était bel et bien lui qui, à la fin de sa vie, habitait à Key Biscayne, le domicile renseigné dans les documents de J.A.M.E. International. Les emails de Marianne adressés à sa veuve, qui réside toujours là-bas, n’ont pas reçu de réponse. Sa fille, installée à Bruxelles, affirme ignorer l’existence de cette panaméenne et trouve toute cette histoire «incroyable et intrigante». Ancienne fonctionnaire aux Nations Unies, la veuve de Sleszynski détient sans doute la clé du mystère de cette offshore, toujours vivante selon le Registre panaméen des sociétés... Mais à l’heure où nous bouclons, sa fille n’a pas réagi à notre demande d’éclaircir cette affaire avec sa mère.

On ne peut donc que spéculer. Cette panaméenne servait-elle à abriter un discret héritage? Si tel est le cas, Auguste Vanistendael a-t-il servi de prête-nom pour son ami Janusz? Ou est-ce l’inverse, vu qu’Auguste occupe le poste clé de trésorier au sein de l’offshore? Atteint d’importants troubles de la mémoire à la fin de sa vie – son fils évoque une raréfaction progressive de «ses éclairs de clarté» –, Auguste aurait-il oublié l’existence même de cette offshore, qui se serait ainsi «perdue» dans les limbes de sa succession?

On ne peut pas non plus exclure l’hypothèse que J.A.M.E. International ait été liée aux activités politiques des deux hommes en Amérique du Sud. Un blogueur littéraire livrant son sentiment sur Discussion avec mon dieu mort, le livre-hommage de Geert à son père, souligne qu’«il ne fait aucun doute qu’Auguste Vanistendael était un gestionnaire peu transparent et que sa comptabilité était chaotique.» Et Geert van Istendael de conclure: «La vérité se trouve sans doute quelque part en Amérique latine», évoquant, sibyllin, cette intrigante «zone grise qui existe dans l’histoire de l’action syndicale chrétienne en Amérique du Sud»
D.L. et Q.N.

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