Dans les centrales atomiques, la maintenance est déléguée à des sous-traitants qui prennent d’importantes doses de radioactivité. «Gueules noires» anonymes des temps modernes, ils sont les oubliés du nucléaire...
Ils sont robinetiers, soudeurs, électriciens, chaudronniers, décontaminateurs ou commis. Ils seraient 20.000 en France et près d’un millier en Belgique. On les appelle lors des «arrêts de tranche», quand il faut remplacer le combustible usé dans un réacteur nucléaire. Ils effectuent alors des opérations de contrôle et de maintenance sur des parties de l’installation inaccessibles en temps normal. Dans leur combinaison «Muru» – pour Mururoa, cette île du Pacifique où la France effectuait ses essais nucléaires militaires –, ils bossent «en zone». Là où «ça crache», où «ça pète». Ils prennent des doses importantes de radioactivité pour assurer la sécurité des centrales. Et donc notre sécurité. Ce sont les «gueules noires» anonymes des temps modernes, qui font le sale boulot pour que nous puissions nous éclairer, cuisiner, vivre confortablement.
samedi 23 juin 2007
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Les oubliés du nucléaire |
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«L’industrie nucléaire organise le non-suivi médical des travailleurs les plus exposés» |
Annie Thébaud-Mony, sociologue, est directrice de recherches à l’Institut français de la santé et de la recherche médicale (INSERM). Pionnière de l’étude des conditions de travail dans les centrales, elle a publié L’industrie nucléaire – Sous-traitance et servitude (EDK/INSERM, 2001) qui fait référence en la matière (traductions en anglais et japonais en cours). Dans son nouvel opus, Travailler peut nuire gravement à votre santé (La Découverte, 2007), deux chapitres reviennent sur le sujet. Interview.
En sous-traitant les risques d’irradiation, l’industrie nucléaire «jouerait la montre» pour sauver sa peau, selon vous?
L’industrie nucléaire est jeune. Elle manque de recul sur les effets sanitaires du travail sous rayonnements. En sous-traitant la maintenance, elle organise de facto le non-suivi des travailleurs extérieurs. Ceux-ci ont des parcours professionnels fort sinueux. Beaucoup vont de centrale en centrale, sont intérimaires, changent d’employeur après quelques années. Perdre la trace de ces travailleurs, qui sont les plus exposés, c’est barrer la route à une enquête de cohorte, c’est-à-dire un suivi médical sur plusieurs décennies d’une population particulière. Or ces enquêtes sont cruciales. Ce sont elles qui ont permis de démontrer la nocivité de l’amiante, par exemple. Ainsi, plus longtemps sera maintenue l’incertitude sur les effets cancérigènes des faibles doses de radiations, plus l’engagement mondial dans l’industrie nucléaire deviendra irréversible.
Une vaste étude épidémiologique (1) réalisée dans 15 pays sous la houlette du Centre international de recherche sur le cancer (une agence de l’OMS), a tout de même montré en 2005 un risque accru de mortalité par cancers de tous types chez les travailleurs du nucléaire...
Oui, mais les sous-traitants n’ont pas été inclus dans l’étude. Or, en France, ils reçoivent 80% de la dose collective annuelle prise par tous les travailleurs du parc nucléaire. Les travailleurs étudiés n’ont donc reçu que 20% des doses. Dans le protocole initial de l’étude, en 1990, les sous-traitants étaient pourtant identifiés comme groupe nécessaire à la validité de l’enquête. Deux ans plus tard, quand l’étude a démarré, travailler «sous contrat» était devenu un critère d’exclusion. Précisons par ailleurs que l’industrie nucléaire a largement financé cette enquête.
D’autres groupes à risque ont-ils été exclus?
Oui. Sur les quelque 600.000 travailleurs initialement admis à l’enquête, plus de 210.000 ont été exclus. Parmi eux, environ 110.000 personnes ayant travaillé moins d’un an, 40.000 ayant subi des irradiations internes, 40.000 n’ayant pas porté de dosimètre et 20.000 ayant été exposés aux neutrons. Ces exclusions constituent un biais majeur. Tous ces travailleurs ont en effet été exposés. Exclus de la population étudiée, ils ont été inclus de fait dans la population générale de référence. Celle-ci englobe en outre les riverains d’installations nucléaires et les populations irradiées ou contaminées par le nuage de Tchernobyl. Cela gonfle artificiellement le nombre de cancers dans la population générale et réduit l’écart de risque entre les travailleurs étudiés et la population générale.
Comment les syndicats ont-ils accueilli cette étude?
En France, la CGT (Confédération générale du travail, premier syndicat français, NDLR) a demandé la diminution par un facteur trois ou quatre de la norme individuelle d’exposition annuelle en vigueur en Europe, qui est aujourd’hui de 20 millisieverts (mSv). Ils rejoignent ainsi les experts indépendants du Comité européen sur le risque de l’irradiation, qui préconisent depuis 2003 une limite annuelle de 5 mSv pour tous les travailleurs du nucléaire.
Propos recueillis par D.L.
(1) «Risk of cancer after low doses of ionising radiation: retrospective cohort study in 15 countries», Cardis et al., British Medical Journal, 2005. C’est la seule étude épidémiologique d’envergure sur le sujet.
Cet article fait partie d’un dossier de 8 pages sur le nucléaire disponible dans le numéro de mai-juin du magazine belge Imagine. S’il vous a plu, merci de bien vouloir envisager d’acheter le magazine en version papier ou électronique (PDF), voire de vous y abonner.
mercredi 20 juin 2007
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Votre marque de voiture se soucie-t-elle vraiment du climat? |
Au-delà des publicités tapageuses des constructeurs surfant abondamment sur la «vague verte», votre marque de voiture se soucie-t-elle vraiment du climat? La Fédération européenne pour le transport et l’environnement (T&E), un lobby environnemental qui fédère à Bruxelles 49 ONG de 21 pays, a récemment publié le top 20 des constructeurs les plus «engagés» sur ce plan (cliquer sur le tableau ci-dessous).
Pour mémoire, l’industrie automobile a signé, en 1998, un «accord volontaire» avec la Commission européenne pour atteindre l’objectif de 140 g de CO2 par kilomètre, en moyenne, pour tous les nouveaux modèles mis sur le marché en 2008. Un objectif intermédiaire avant celui de 120 g/km en 2012, lequel a été récemment miné par le lobby automobile qui a réussi à le faire «descendre» à 130 g/km. On sait aujourd’hui que l’objectif intermédiaire de 140 g/km ne sera pas atteint: les constructeurs n’ont pas, globalement, réalisé les innovations technologiques qu’ils avaient promis de développer pour réduire la consommation de leurs véhicules.
Détail piquant, T&E s’est procuré une note interne de la Commission qui montre que celle-ci s’est engagée, vis-à-vis du lobby automobile, à ne jamais publier les différents résultats intermédiaires marque par marque. Histoire de ne pas pointer du doigt les plus mauvais élèves… et de ne pas nuire à leur sacro-sainte compétitivité. Il ne faudrait tout de même pas que l’écologie nuise à l’économie...
T&E a au contraire estimé qu’un tel classement serait très utile pour que le consommateur puisse favoriser les marques ayant respecté leurs engagements. L’association s’est donc procuré – à ses frais – les données de l’année 2005 afin d’en déduire les progrès accomplis par chacune des 20 marques ci-dessus (qui pesaient 90% des ventes dans l’Union des 15 en 2005).
Résultats? Pas brillants: seuls Fiat, Citroën et Renault ont atteint ou sont en mesure d’atteindre l’objectif de 140 g de CO2 par km en 2008. Dernier de classe: Nissan. Quant à Volvo, BWM et Mercedes, ils se hissent, dans l’ordre, sur le peu glorieux podium des marques les plus polluantes.
samedi 2 juin 2007
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Electrosmog électoral |
L’article principal du mini-dossier que j’ai rédigé pour le mensuel Equilibre de juin 2007 est désormais disponible intégralement en ligne. Equilibre (groupe Roularta) est un magazine papier lancé fin 2006 qui traite de questions de santé. Sa rédactrice en chef n’est autre que Karin Rondia, qui fit les beaux jours de l’émission télé «Pulsations» sur la RTBF dans les années 1990. Chose rare, sinon unique dans le paysage médiatique belge, Equilibre ne comporte pas une seule page de publicité.
La lutte contre la pollution électromagnétique ne s’est que timidement invitée dans la campagne électorale. Malgré plusieurs articles de presse et émissions télé («Reporters» sur RTL-TVI, «Questions à la une» sur la RTBF, etc.), sinon alarmistes, du moins incitant clairement à la prudence, cette problématique ne figure que dans l’arsenal électoral des partis Ecolo et CDH.
Ainsi le parti vert propose-t-il de «limiter strictement le risque électromagnétique» (Livre I, chapitre 2, p. 12). Comment? En fixant une norme fédérale de 0,6 V/m (moyenne sur 24 heures). Ecolo souhaite en outre «reconnaître officiellement l’électrosensibilité comme un problème de santé publique et prendre les mesures qui s’imposent pour protéger les personnes qui en sont atteintes». Dans la capitale, la députée bruxelloise Dominique Braeckman (19e effective à la Chambre et initiatrice de l’ordonnance régionale dont il est question dans l’article d’Equilibre) organise même un débat le 6 juin sur le thème «Du GSM au baby-phone, notre droit à la santé est-il bafoué?».
Quant au CDH, son programme s’engage plus timidement à «étudier et entourer (sic) la problématique des ondes électromagnétiques» (5ème partie, pp. 145-146). Les centristes proposent de «récolter des données scientifiques sûres sur les risques et les expositions» mais ne se risquent pas à proposer une norme plus stricte, même si cela est suggéré entre les lignes.
Pas un seul mot par contre sur cette problématique émergente dans le programme du MR ni dans celui du PS. Simple reflet programmatique du clivage majorité-opposition en somme, puisque Rudy Demotte, ministre fédéral PS de la Santé, bloggeur et 3e effectif à la Chambre dans le Hainaut, a toujours considéré que les normes fédérales en vigueur étaient suffisamment sévères.